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La beauté féminine est une évidence et un mystère tout à la fois. Dans notre société contemporaine, le culte de la beauté féminine s’érige en dogme sociétal. La beauté du corps obsède le commun des mortels, concrétise les stars, crée richesse et notoriété et désespère ceux qui n’ont pas tiré le gros lot. La beauté : que ne ferait-on pas pour la posséder, la maîtriser ou seulement l’approcher? Certes, au fil du temps, les canons de beauté féminins ont bien évolués. Selon les époques, le corps des femmes doit être filiforme, épuré; ou, au contraire, costaud, voire grassouillet. Tantôt, on le veut parfumé, maquillé et refait; tantôt on le souhaite au naturel, sans artifice ni retouche. La femme des Années folles n’est certainement pas celle de la Renaissance, tandis que la précieuse de l’époque des Lumières ne ressemble en rien au mannequin d’aujourd’hui. Et pourtant, à travers les époques, il y a des constances, des obsessions, des mythes récurrents. La belle égyptienne de l’Antiquité a des traits similaires aux graciles silhouettes juvéniles que l’on voit dans les médias d’aujourd’hui. La beauté serait-elle universelle et intemporelle? 
À ce sujet, les historiens sont divisés en deux camps. Pour le premier groupe, représenté par l’écrivain Georges Vigarello, auteur de l’Histoire de la beauté, il n’y a « rien de plus culturel que la beauté physique ». La forme des corps que l'on peut analyser au fil des époques et des cultures au travers des représentations qu'en ont faites les artistes est une formidable source d'enseignements tant sur les critères esthétiques et académiques que sur les conditions sociales et économiques de l'époque. Cette observation souligne l'importance de la pression environnementale sur l'évolution des morphologies : la disponibilité de la nourriture et la nécessité ou non d'une activité physique ont largement conditionné à travers les âges et les cultures non seulement le morphotype de la population, mais aussi les canons de la beauté académique.
L’Histoire s’inscrit dans les corps féminins. Du sourire contenu de la Joconde à la démarche dynamique de la Parisienne du XIXe siècle, l’histoire de la beauté physique reflète une lente conquête. Ainsi, il est intéressant d'analyser les multiples étapes historio-sociologiques qui mènent jusqu'à nous. Les rares représentations du corps féminin durant la préhistoire montrent des silhouettes épanouies symbolisant une nourriture profuse et une promesse de fécondité, les deux étant liées. Durant l'Antiquité, les femmes sont harmonieusement proportionnées; les statues antiques nous les montrent élancées, sportives, avec des fesses rondes et une poitrine en proportion. Leurs hanches larges marquent leur fécondité qui ne se traduit pas par un excès pondéral. Le Moyen Âge voit un nouveau revirement de situation. Les privations alimentaires accompagnent la spiritualité et s'opposent à la peur de l'enfer. Les représentations des miniatures de Van Eyck ou de Van der Goes nous montrent des corps féminins effilés, maigres et « désérotisés ». Le corps humain, créé par le Divin et sans existence autonome, doit rester du ressort du théologique. Le corps des femmes médiévales représentées est émacié, désincarné, sans vie réelle. Les saintes étaient souvent de grandes anorexiques. À la Renaissance, les règles théologiques s'assouplissent et la philosophie antique revient à l'honneur. Les canons de beauté du corps féminin évoluent parallèlement : la femme doit être jeune, belle et saine pour pourvoir aux besoins de fécondité et de perpétuation de l'espèce. Le visage (si possible d’un ovale parfait, couleur de rose ou de lis), la gorge (pas trop lourde mais censée souligner l’amincissement vers le bas), les mains (petites et minces), sont les critères par excellence de l’évaluation de la beauté féminine à cette époque, où le deuxième sexe devient le « beau sexe », magnifié par peintres et poètes. La peau doit être blanche, car le bronzage est une caractéristique associée aux pauvres travaillant en plein air. Aux XVIIe et XVIIIe siècle, les rondeurs sont à la mode. Rubens et Girodet aiment à peindre des femmes épanouies aux attitudes très sensuelles. Comme le note Gilles Boëtsch, écrivain français et expert sur le sujet, les transformations du régime alimentaire permises par les révolutions agricoles et l'industrialisation vont se répercuter sur les morphologies. Le corps bien nourri des femmes signe la prospérité et ouvre des promesses de volupté.
La fin du XVIIIe voit l’apparition de l’engouement pour « l’efficacité des corps et du renforcement des santés » : marches de plein air, bain de mer, valorisation progressive de la gymnastique. Les préoccupations hygiénistes engendrent l’apparition de corps affermis et bientôt musclés. Au XIXe siècle les critères de la beauté féminine s’alignent autour de la silhouette du corps en entier dont courbes et cambrures doivent dévoiler la féminité : « Tout rentrer sauf les fesses et les seins », recommande une revue de mode de l’époque. Ainsi, les vêtements doivent mettre en valeur les fesses et les seins en estompant le ventre; le corset étant conçu pour jouer ce rôle.
Le XXe siècle voit l’apparition du concept des vacances et avec lui toute une esthétique : corps épilés, bronzage incontournable et surtout dictature de la minceur. Le corset disparaît; le corps se dénude. Le contrôle de l'alimentation - et non plus son abondance - devient un signe de qualité. Le poids idéal d’une femme mesurant 1,68 m est passé, selon les indicateurs des revues de beauté, de 60 kg en 1933 à 48 kg en 2008! Aujourd'hui, le modèle dominant est celui de la femme sportive, active et ultramince. La minceur est un signe de richesse, puisqu’elle est souvent le résultat d’une saine alimentation, de séances de gym, de loisirs et d’un certain niveau d’éducation qui vont de pair avec le niveau de vie. Les rondeurs sont devenues synonymes de laisser-aller, de perte de contrôle face à l'abondance alimentaire et de nourriture « bon marché ». En effet, la consommation débridée de nourriture n'est plus, comme auparavant ou ailleurs, un signe de bien-être social, mais un stigmate du mal-être. L’époque contemporaine est également marquée par « l’explosion brutale de l’industrie l’embellissement ». Les gammes de soins et de produits de beauté explosent et les chirurgies esthétiques permettent aux femmes de remodeler leur corps à leur guise. Le corps devient leur unique objet de désir ainsi que le support de leur identité. Il n’est pas étonnant alors de constater que la femme du XXIe siècle entretient avec la beauté une relation d’amour-haine.
Les critères de beauté n’évoluent pas seulement selon les époques, mais aussi selon les endroits du monde où l’on se trouve. Les anthropologues ont de nombreux arguments démontrant la relativité des critères de beauté féminins selon les sociétés. Les femmes africaines mursi, où les femmes portent encore des ornements labiaux et auriculaires en forme de disques plats, d’où leur nom de « femmes à plateau », n’ont rien pour charmer le regard des Occidentaux. En Chine, durant la dynastie des Qing, la femme idéale doit être maigre, avoir la peau très blanche et de petits pieds. Les Chinoises de l’époque doivent se bander les pieds très jeunes pour les garder petits et ainsi gagner le désir des hommes. Pendant la Révolution culturelle chinoise (1966-1976), il n’est pas permis de ressembler à une femme car tout le monde doit revêtir l’uniforme traditionnel communiste ou maoïste. Aujourd’hui par contre, les femmes chinoises aiment être grandes avec de grands yeux et un nez à l’occidental. Dans plusieurs pays africains, plus la femme a des rondeurs, plus elle est belle. La minceur n’est pas synonyme de beauté, elle accuse plutôt une maladie ou une malnutrition. En effet, dans la tradition africaine, des hanches fortes et une grosse poitrine sont des critères de féminité associés à la fécondité. En Mauritanie, on engraisse même les jeunes filles à marier car l’obésité est un critère de beauté ultime.
Mais au-delà des variations historiques et sociales, n’existerait-il pas tout de même des critères de beauté universels ? C’est ce que pensent beaucoup de psychologues adeptes de l’approche évolutionniste. Leurs arguments ? Depuis une vingtaine d’années, de très nombreuses expériences ont été menées sur les critères de physical attractiveness. La méthode la plus courante consiste à proposer à des personnes de comparer deux portraits pour choisir le plus attirant. Des constances se dégagent nettement. Tout d’abord, il apparaît que les traits « néoténiques » d’un visage (petit nez et grands yeux) sont plus attractifs que d’autres, ce qui disqualifie les visages âgés aux traits complexes. On préfère par ailleurs les traits « enfantins ». Les traits associés à la vieillesse, comme les rides et les tâches sur la peau, sont discrédités. Une autre caractéristique recherchée est la symétrie. Un visage globalement symétrique est jugé plus beau, la forme ovale étant préférée aux formes rondes ou carrées. Bref, l’opposition entre universalité et relativité de la beauté n’a rien d’irréductible. Bien que l’image des nus féminins que nous offrent la photographie, la peinture et la mode varie selon les modes et les époques, les proportions harmonieuses et les traits de visage réguliers sont généralement privilégiés. Si l’appréciation de la beauté varie bien selon les époques et les cultures, cette variation se fait autour de quelques « attracteurs esthétiques communes ». Jamais l’on ne fera l’apologie de dents mal placées, de boutons disgracieux, de grimaces, de rides ou de tâches.

Or, fait nouveau, les chercheurs s’intéressent de plus à la mondialisation de la beauté, phénomène qui serait différent de ceux de l’universalisation ou de la relativité de la beauté. Il est en effet facile de constater que les critères occidentaux de beauté s’imposent de plus en plus irrésistiblement au reste du monde. De Sao Paulo à Tokyo, en passant par Lagos ou Pékin, l’idée que l’on se fait d’une belle femme est, malgré quelques exceptions, plus ou moins partout la même. Récemment, l’élection de Miss Monde 2007 a couronné pour la première fois une jeune femme chinoise. Or, cette Chinoise mesurait 1 mètre 82, pesait 49 kilos, avait des yeux non bridés, le teint pâle, le nez fin et de longues jambes. En effet, en Chine, les femmes grandes et longues sont de plus en plus appréciées. À titre d’exemple, lorsque la compagnie aérienne China Southern a lancé une campagne télévisée pour recruter 180 hôtesses, les candidates devaient impérativement être jeunes (moins de 24 ans), minces, et plus grandes que la moyenne. Des milliers de jeunes femmes se sont présentées. La plupart des jeunes chinoises se soumettent aujourd'hui à des régimes et se trouvent trop grosses, même avec un Indice de Masse Corporel (IMC) parfaitement normal. Le maquillage, jugé autrefois décadent et contre-révolutionnaire, est de plus en plus en grande vogue. Pour preuve, le portrait de Laetitia Casta, l'ambassadrice de L'Oréal, s'affiche un peu partout dans les centres commerciaux. A côté des cosmétiques, la chirurgie esthétique rencontre un succès impressionnant, en particulier le débridement des yeux et le rallongement du nez. Ces deux opérations représentaient 60 % des actes chirurgicaux enregistrés à l'Hôpital N°9 de Shanghai au cours de l'été 2002. Dans cet hôpital, on opère chaque jour plus d'une centaine de jeunes gens à la chaîne en moins d'une demi-heure.
Pareillement, six ans plus tôt, la nigériane Agbani Darego devenait la première Miss Monde d’Afrique noire. Elle non plus ne ressemblait guère aux femmes de la région. Du haut de son mètre 80 pour un peu plus de 50 kg, cette jeune femme passait presque pour squelettique en regard des standards traditionnels. Dans sa région natale, la côte de Calabar au Nigéria, il est d’usage que les jeunes filles à marier soient confiées à des "fermes d’engraissage", le temps nécessaire pour gagner dix à vingt kilos. Après quoi, elles sont portées en triomphe dans les rues du village et prêtes pour le mariage. C’est dire que les nigérians, au moins ceux de plus de 40 ans, ont été quelque peu interloqués par l’élection d’une jeune compatriote aussi élancée. À l’inverse, les jeunes ont immédiatement vu dans Agbani un modèle à suivre, et, dans les villes au moins, la tendance est désormais au « Slim is beautiful ».
Évidemment, le problème avec de tels standards de beauté, c’est qu’ils sont inaccessibles à la majorité des femmes. Dans une enquête internationale réalisée en 2004 par l’agence Strategy One et intitulée « The Real truth about beauty », 63 % des répondantes pensent que les femmes doivent aujourd’hui être plus belles que du temps de leur mère, et 60 % qu’on attend d'elles qu’elles fassent des efforts pour être plus belles. L’enquête montre aussi que les standards de la beauté paraissent de plus en plus étroits et inaccessibles : 57 % des femmes sont fortement d’accord avec l’idée que « les attributs de la beauté féminine sont devenus très restrictifs dans le monde d’aujourd’hui ».
Résultat : rares sont les femmes qui se trouvent « belles ». Quand on leur demande de choisir l’adjectif qui décrit le mieux leur apparence, plus de la moitié des femmes choisissent des adjectifs neutres : 31 % se décrivent comme « naturelle », et 25 % comme « dans la moyenne » ; 2 % seulement se décrivent comme « belles ». Au Canada, se chiffre chute à 1 %. Dans l’ensemble, les qualificatifs positifs – « belle, jolie, séduisante, sexy, mignonne, … » -- sont choisis par une femme sur quatre seulement, et à peine 17 % des femmes sont prêtes à se décrire sans réserves comme « belles ». De plus, quand on leur demande d’évaluer leur beauté, 72 % des femmes se situent « dans la moyenne », 13 % se jugent moins belles que les autres, et seules 16 % se jugent plus belles. Enfin, près d’une femme sur deux (47 %) se trouve grosse.
L’uniformisation des canons de la beauté est le plus souvent imputée à l’influence des médias de masse. Selon une enquête récente de la Compagnie Dove, une branche d’Unilever Corp., 68 % des répondantes sont fortement d’accord avec l’idée que « les médias et la publicité ont défini des standards tellement irréalistes que la plupart des femmes ne pourront jamais les atteindre ». Pour cette raison, les trois quarts des femmes interrogées souhaitent que les médias mettent un peu moins l’accent sur le physique et fassent plus de place à des femmes qui ressemblent davantage aux vrais gens. Dans cette logique, Dove a adopté une nouvelle stratégie marketing, qui vise à déconstruire le discours médiatique dominant. Dans son clip « Evolution », primé à Cannes, le message était en substance le suivant : « essayer de ressembler à des modèles inaccessibles revient à s'épuiser à remplir un puit sans fond »7. Depuis, avec un nouveau clip, intitulé « Matraquage », Dove s’est s'attaqué au « conditionnement des adolescentes matraquées de toutes parts, en presse, affichage, télévision, par la mise en avant d'une beauté normée ». Tout dernièrement, Dove a lancé la gamme « Pro Age » destinée aux femmes de plus de 50 ans, avec des affiches et des spots publicitaires montrant des femmes sexagénaires.
Or, selon d’autres chercheurs, l’uniformisation de l’idée du beau doit probablement moins aux forces de la mondialisation qu’à celles de la modernisation. En effet, dans les sociétés paysannes, où la mortalité infantile et maternelle est très élevée, où le travail physique des femmes est essentiel à la survie de la famille, la robustesse et la vigueur physique des jeunes femmes sont encore aujourd’hui des attributs socialement valorisés. Dans les villages reculés de Chine, par exemple, « les femmes énergiques et robustes sont admirées par les hommes. On dit que lorsque la mère évalue sa future belle-fille, elle préfère que celle-ci ait de grosses fesses, parce que les gens croient qu'une telle femme peut facilement donner naissance. Selon les livres anciens, cette femme peut également mieux aider son mari dans sa tâche »8. Dans les sociétés modernes, notamment urbaines, les attributs physiques de l’épouse idéale ont changé. La beauté plastique devient un capital qui ouvre de nombreuses opportunités sur le marché du travail et sur le marché du mariage. Les études sur les agences de rencontres en ligne le montrent bien : la beauté physique des femmes, notamment les traits du visage et l’indice de masse corporelle, est beaucoup plus déterminante pour la réussite sexuelle que le niveau d’éducation ou de revenu. Le même protocole peut être appliqué aux entrevues d’embauche. Une personne de forte corpulence sera plus susceptible d’être jugée comme faible et incapable de se maîtriser, tandis qu’un individu au visage ingrat provoquera un certain malaise. Certaines entreprises recrutent en tenant compte explicitement de l’esthétique : barmaid ou barman, hôtesse, représentante, etc. Mais dans de nombreux autres cas, le critère esthétique opère sans être explicite. En effet, il est toujours mieux pour l’image de marque d’une entreprise que les salariés qui la représentent soient beaux. Dans les relations sociales ordinaires entre collègues de travail, il a été démontré par des sociologues que les personnes jugées les plus belles attirent plus de sympathie.  En revanche, nous avons peut-être tort de croire que les standards de la beauté sont devenus plus restrictifs avec le temps. S’ils ne l’étaient pas, la beauté cesserait d’être une chose rare, elle deviendrait une chose commune. Or, pour le sens commun, « tout ce qui est beau est rare ». Dès lors qu’une chose se banalise, on n'y fait plus guère attention, on la trouve parfaitement quelconque. C’est bien pourquoi, de toute éternité, les femmes ont dû souffrir pour être belles, tenter de se conformer à des standards souvent terriblement exigeants : les pieds bandés, les crinolines, les corsets, les colliers des femmes girafes, etc. Même les régimes minceur ne datent pas d’hier! Ce qui a changé, c’est que la beauté s’est démocratisée. En ouvrant à toutes les mêmes ambitions, sans donner à toutes les mêmes possibilités, la démocratisation a étendu le domaine de l’envie à tous et chacun. La beauté n’épargne pratiquement plus personne. Pour résister à la dictature de la beauté et réussir à s’aimer malgré tout, la femme d’aujourd’hui doit faire preuve d’une force de caractère inouïe. Heureusement, de nombreuses femmes sont de plus en plus conscientes de l’inutilité de vouloir ressembler aux stéréotypes véhiculés par les médias et des conséquences néfastes qui peuvent en résulter, comme le prouvent les sondages réalisés par la compagnie Dove. Il faut se rappeler que la vraie beauté, c’est aussi, et surtout, une question de charme, de charisme, de présence, d’énergie, d’aisance, de bien-être, de façon de penser et de percevoir les choses, bien plus que de beauté plastique, fragile et éphémère.
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