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Le 4 novembre dernier, lors d’une élection historique ayant mobilisé 64,1 p. 100 des électeurs (du jamais vu depuis 1908), Barack Obama était élu 44e président des États-Unis d’Amérique, avec 52 p. 100 des voix sur le plan national. Le premier noir élu président a obtenu 349 mandats de grands électeurs, contre 163 pour son adversaire républicain, John McCain; il a donc rassemblé une coalition qu’aucun autre candidat démocrate avant lui n’avait pu bâtir, en recueillant la majorité des suffrages des femmes, des indépendants, des moins de 65 ans et des minorités. Orateur distingué passé maître dans l’art du discours et des joutes oratoires émouvantes, doué pour soulever l’enthousiasme des jeunes électeurs et usager habile de l’Internet dont il a su se servir en cours de campagne, le président désigné est bel est bien devenu un des idoles du monde entier. Bref retour sur un parcours exemplaire
Barack Obama a fracassé le mur de l’anonymat un soir de juillet 2004 : le modeste élu de Chicago a pris la parole devant le rassemblement des Démocrates et des millions se sont alors reconnus dans cet homme mince devant la tribune pour plaider la réconciliation de ses concitoyens au-delà des différences de la race, de l’âge ou du sexe. « Il n’y a pas une Amérique progressiste et une Amérique conservatrice – il y a les États-Unis d’Amérique. Il n’y a pas une Amérique noire et une Amérique blanche; il y a les États-Unis d’Amérique », déclarait-il alors. Deux grands thèmes ont guidé sa campagne, à savoir la nécessité de changer la conduite traditionnelle des affaires publiques à Washington et la volonté d’amener les États-uniens de plus en plus divisés sur les questions sociales et raciales à s’unir pour leur bien commun. Âgé de 47 ans, Barack Obama est l’un des plus jeunes présidents des États-Unis et le premier Démocrate à remporter une majorité du vote populaire depuis Jimmy Carter en 1976 et Lyndon Johnson en 1964. Né d’une mère blanche du Kansas et d’un père noir du Kenya, élevé par une grand-mère conservatrice, Obama a su se hisser à la tête de la course présidentielle américaine pour incarner à lui seul les espoirs de changement de toute une génération profondément désabusée et insatisfaite du régime Bush. Barack Obama symbolise la promotion de l’élite noire en Amérique ainsi que la réhabilitation du mouvement centre-gauche, dont il a défendu les idées les plus importantes : pacifisme, protectionnisme, antimilitarisme, augmentation de la fiscalité et scolarité améliorée, fondée sur une meilleure redistribution. Obama se veut le représentant de cette réconciliation, le prototype du « rêve américain ». Il revendique l’héritage de deux héros, soit l’apôtre des droits civiques, Martin Luther King, et le président John Kennedy (1961-1963), avec qui il partage la jeunesse et les pouvoirs de séduction. Sa grande popularité lui vient non seulement du charme de sa personnalité éloquente et brillante, mais aussi de l’absence tangible du moindre ressentiment à connotation raciale. Par-dessus tout, Obama possède les connaissances pratiques essentielles à la réussite des campagnes électorales, ce qui lui a notamment permis de sortir vainqueur de la course à l’investiture démocrate contre sa principale rivale, Hillary Clinton, pour ensuite remporter la campagne présidentielle face au candidat républicain John McCain. Barack Obama semble séduire partout où il passe, que se soit aux États-Unis, ou ailleurs sur la planète. La victoire « extraordinaire » de Barack Obama a d’ailleurs été saluée partout au monde comme un signe de « changement et d’espoir » autant par les alliés traditionnels de Washington que dans des camps plus hostiles à l’hégémonie américaine comme la Syrie ou l’Iran. Le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon a dit souhaiter un « partenariat renouvelé entre l’ONU et les États-Unis » et un « nouveau multilatéralisme ». Plus on tente de comprendre le phénomène Obama, plus les facteurs politiques rationnels paraissent insuffisants. Il sait charmer les masses. « L’écouter faire un discours est comme regarder Tiger Woods jouer au golf », a dit David Brooks, un commentateur politique réputé. Les nombreuses apparitions publiques du candidat démocrate attirent d’ailleurs des foules record : en mai dernier, 75 000 partisans l’écoutaient dans un parc de Portland, en Oregon. Obama a battu tous les records lorsque 100 000 personnes se sont rassemblées à Denver, au Colorado, à seulement neuf jours des élections. Le 4 novembre à Chicago, il prenait la parole devant une foule estimée à plus de 70 000 personnes ayant attendu des heures au froid pour leur idole. Pour comprendre la popularité d’Obama, il faut aussi regarder le formidable pouvoir d’attraction qu’exerce le politicien sur la jeune génération d’Américains, que l’on appelle familièrement la « génération du millénaire ». Les moins de 30 ans ont d’ailleurs supporté massivement le candidat démocrate le jour du vote. « Nous avons grandi avec les Bush et les Clinton, toujours les mêmes, encore et encore, à se livrer ces guéguerres politiciennes qui ne nous ont menés à rien » explique Sozi Tulante, 32 ans, qui a dirigé durant la campagne présidentielle l’antenne philadelphienne des Jeunes Avocats pour Barack Obama ainsi que Génération Obama, un groupe de 200 jeunes supporteurs. En effet, depuis les quarante dernières années, les jeunes Américains se sont peu à peu détournés du débat public et leur participation aux élections présidentielles n’a cessé de chuter. Il aura fallu le tsunami politique Obama pour réussir à remettre la politique au goût du jour de la jeune génération. Par quel miracle? Le charisme et les talents d’orateur du démocrate ont sûrement joué dans la balance. Mais ils n’expliquent pas tout. Les valeurs qu’il véhicule y sont pour beaucoup. « Obama propose un nouvel horizon, une autre façon de faire de la politique. Il veut dépasser les clivages pour pouvoir se concentrer sur les véritables problèmes qui nous préoccupent : la guerre, la couverture sociale et la crise économique », explique Julian Harris, qui a dirigé le groupe Étudiants pour Obama de l’université de Pennsylvanie, qui comptait 700 membres actifs le jour du scrutin.
Le parcours personnel du jeune candidat démocrate a suscité l’admiration des jeunes électeurs qui ont vu en Obama l’exemple d’un homme qui a du se battre pour arriver là où il en est maintenant. En effet, Obama, issu de la classe moyenne, a côtoyé la misère humaine dans le South Side, ghetto noir de Chicago où il a travaillé comme activiste social. En quatre ans, Obama apprend à jeter des ponts entre les pauvres du South Side, les leaders des Églises noires et les politiciens locaux. Il étudie ensuite le droit à Harvard, puis travaille quelques années comme professeur et avocat. Mais son expérience dans le South Side reste à la base de sa vision politique, écrit un ex-étudiant d’Obama, l’essayiste John K. Wilson, dans Barack Obama : This Improbable Quest (Paradigm, 2008).« Il tente d’appliquer à la politique l’esprit et les tactiques du militantisme social, ce qu’aucun autre candidat n’a fait avant lui. » Stephanie Young, 24 ans, s’occupait quant à elle de communication au sein de l’organisation indépendante « Rock the Vote », dont l’objectif était d’inciter de nouveaux électeurs à s’inscrire sur les listes électorales. « Rock the Vote » a fait en sorte que 2,4 millions de jeunes de 18 à 29 ans se sont inscrits. Ce qui a pu mobiliser quelque 13,3 millions de jeunes? D’après Mme Young, ce serait l’absence de couverture médicale, les études hors de prix et le désir d’un emploi mieux rémunéré. L’équipe d’Obama a également fait un travail extraordinaire sur Internet, à travers des sites comme Facebook », explique Gary Anderson, un élu du Mississippi qui a travaillé sur la campagne d’Obama. Obama est venu à la rencontre des jeunes dès le début de la campagne, en annonçant sa candidature sur YouTube. Depuis, il n’a jamais cessé d’utiliser les nouvelles technologies de l’information à son avantage, créant ainsi un formidable réseau qui s’est avéré capable de s’autoalimenter. Le Web a permis à Obama d’entrer dans l’univers des jeunes de moins de 30 ans. Le politicien est devenu une star du site d’échange de vidéos YouTube, dans lequel des dizaines d’artistes lui dédient des chansons : le clip de la plantureuse Obama Girl a été vu près de neuf millions de fois ! Un des meilleurs coups d’Obama a aussi été de se présenter comme le candidat « propre », qui refuse l’argent des lobbyistes. La stratégie a porté fruit : la perte de quelques millions de dollars a été largement compensée par les dons de 10 ou 20 dollars faits en ligne par des gens ordinaires. À la veille du scrutin du 4 novembre, Obama avait ainsi amassé la somme record de 639,2 millions de dollars, selon le site de la Commission électorale fédérale des États-Unis! L’héritage métissé d’Obama est également porteur d’espoir. Dans son premier livre, Rêves de mon père, Obama décrit son enfance et son adolescence en s’efforçant de donner un sens à son héritage bi-racial, phénomène encore relativement rare à l’époque aux États-Unis. Le fait d’avoir des racines tant en Amérique noire qu’en Amérique blanche pourrait avoir contribué à forger sa compréhension des deux points de vue. Obama se veut d’ailleurs un homme qui se positionne au-delà des questions d’appartenance sociale ou raciale. Au fil de la campagne électorale, il a appris à jongler habilement avec les différentes facettes de son identité métissée – et par le fait même de l’identité américaine. Même si Obama n’est pas naïf au point de croire qu’il pourrait régler à lui seul les problèmes raciaux aux États-Unis, il sait que la seule façon de sortir de l’impasse consiste à parfaire le pacte social américain pour surmonter quelques-unes des vielles blessures raciales du pays. Or, la question identitaire a bien failli jouer contre lui lors de la campagne électorale. En effet, Obama a souvent dû se battre pour lever les doutes sur son identité et pour faire face à des rumeurs et des attaques de ses rivaux. Son deuxième prénom « Hussein » a suscité de la méfiance quant à son éducation religieuse chrétienne, tandis que ses liens avec certains activistes radicaux notoires, comme le révérend Jeremy Wright, afro-centriste reconnu pour ses propos racistes anti-blancs, ainsi que ceux avec William Ayers, l’ancien militant d’extrême-gauche du groupe Weather Underground, ont semé le doute chez certains électeurs. Le camp adverse a aussi dépeint Obama comme un politicien qui ne partageait pas les valeurs de « Joe le plombier », archétype de l’Américain moyen, ni des « hockey moms », symbole des mères de famille dévouées. Son adversaire John McCain a mis en doute sa capacité d’être commandant en chef d’un pays en guerre en dénonçant son manque de jugement; on l’a traité d’élitiste; son patriotisme a été mis en cause; on l’a taxé de naïf et on a raillé sa prétendue inexpérience. Mais contrairement à ce que plusieurs commentateurs prédisaient, ni l’origine ethnique, ni les défauts de Barack Obama n’auront empêché les électeurs américains de voter en masse pour le jeune politicien de Chicago et de prouver au monde entier que le peuple américain était prêt à élire un candidat de race noir à la Maison-Blanche.
Obama s’est également distingué de ses adversaires par son programme électoral, tant au niveau de la politique intérieure que de la politique étrangère. Le slogan électoral d’Obama « un changement auquel nous pouvons croire » reflète sa détermination de donner une nouvelle direction aux États-Unis. Au niveau domestique, Obama s’est engagé à baisser les impôts de 95% des salariés, à engager une politique de grands travaux et à garantir une couverture santé pour tous. Il a également promis d’investir 150 milliards de dollars sur dix ans dans le développement de technologies énergétiques propres et de restaurer la discipline budgétaire au sein du gouvernement. Sur le plan international, il a promis de retirer les soldats américains d’Irak « de façon responsable » dans un délai de 16 mois et de concentrer les efforts à la lutte contre Al-Qaeda et les talibans par l’accroissement de l’assistance au développement de l’Afghanistan, de fermer la prison de Guantanamo et de renforcer les efforts de non-prolifération nucléaire.
Son élection en elle-même obligera les détracteurs des États-Unis à réviser leur jugement sur ce pays. En choisissant Barack Obama, les Américains ont fait preuve d’une ouverture dont plusieurs citoyens de la planète les croyaient incapables. « Les Américains n’éliront jamais un Noir à la Maison-Blanche », a-t-on entendu à maintes reprises depuis un an. Voyons! Ces mêmes Américains seront bientôt dirigés par un métis dont le nom évoque de surcroît deux des plus grands ennemis de leur pays, Saddam Hussein et Oussama ben Laden. Il faudra voir si les qualités personnelles de l’homme lui permettront d’exercer à la Maison-Blanche le pouvoir transformateur qu’il promet. Son prédécesseur lui lègue deux guerres qui le forceront sans doute à prendre des décisions peu populaires à l’étranger. Il hérite aussi d’un déficit qui limitera sa marge de manœuvre sur le plan intérieur. Dès son discours de victoire à Chicago, Barack Obama ne pouvait se cacher de « l’immensité de la tâche » à venir. Mais il ne sera pas seul à mener le combat. Le scrutin du 4 novembre a permis aux démocrates d’augmenter leur majorité et au Sénat et à la Chambre des représentants. Une nouvelle ère politique commencera à Washington le 20 janvier prochain. Ce jour-là, Barack Obama prononcera son discours d’inauguration en tant que 44e président des États-Unis, incarnant ainsi un rêve américain qui redonnera peut-être à son pays le goût de renouer avec ses valeurs progressistes. Espérons que le nouveau président américain saura répondre aux nombreuses attentes qu’il a suscitées non seulement dans son pays, mais aussi partout dans le monde.
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